Faust et la rencontre avec le MAL

Faust est le représentant de l’humanité moderne; Hans Castorp de « La montagne magique » aussi, d’ailleurs il existe de profondes proximités entre les deux ouvres, ou plutôt les deux « mythes », car ce sont, comme le dit Thomas Mann au début de son oeuvre, des récits hermétiques. Dans tous les sens de ce terme.

Oswald Spengler, dans le « Déclin de l’Occident », qualifie d’ailleurs de « faustienne » l’humanité occidentale.

Que voulons nous dire par humanité occidentale ? l’humanité européenne ? l’humanité de race blanche ?

non, mais l’humanité « moderne », celle qui se situe en héritage de l’évènement de la science moderne, l’évènement copernicien-galiléen-cartésien.

Là encore, l’anthroposophie apporte un éclairage nouveau : car la période « moderne » coïncide avec celle de l’âme de conscience, qui commence selon Steiner en 1413. Un penseur important de cette époque, prédécesseur de ceux qui fondent la science, est Nicolas de Cuse.

Voir ce lien à propos du Faust de Goethe, on y trouve des liens donnant le texte complet des deux versions :

http://en.wikipedia.org/wiki/Goethe’s_Faust

Le plus pratique, pour ceux qui lisent mal l’allemand comme moi, est celui ci qui donne le texte original à gauche, et plusieurs traductions en anglais à droite :

http://www.einam.com/faust/index.html

La meilleure est évidemment celle de Coleridge, qui joue auprès d’Owen Barfield le même rôle que Goethe auprès de Rudolf Steiner.

L’humanité moderne, ou faustienne, celle de l’époque où doit être développée l’âme de conscience, est aussi celle qui doit rencontrer le Mal : car l’âme de conscience correspond à la liberté, et seul un être libre peut être soumis à la tentation du Mal. Le sens ultime , « métaphysique » de la science, c’est cela : enlever tous les appuis à l’homme pour qu’il développe la liberté, l’autonomie de la conscience.

Tel est le sens de la tentation de Faust par Méphistophélès.

Otto Julius Hartmann a écrit des choses belles et profondes sur cette histoire de Faust, qui commence la nuit, « dans une chambre gothique, étroite, à haute voûte« , : le cabinet de travail de Faust. Il s’agit d’un symbole de la « tête », de l »‘intellect coupé des autres parties de l’entité humaine : système rythmique (coeur) et abdominal. Il s’agit d’ailleurs de plus qu’une allégorie, ou de plus qu’une symbolisation : dans les termes de l’anthroposophie, il s’agit d’une véritable Imagination, d’une réalité spirituelle, vivante, qui doit être développée au moyen de la méditation.

Une Imagination de la cavité crânienne et cérébrale, à laquelle l’expérience de l’homme moderne est enchaînée.

 Les termes de la traduction de Coleridge rendent admirablementcette sécheresse, cette étroitesse, ce morne désespoir qui est l’atmosphère du cabinet de travail, c’est à dire de l’intelelct abstrait coupé des mondes spirituels supérieurs :

« Alas!
Still am I rooted, chain’d to this damp dungeon,
Where thro’ the painted glass ev’n heav’n’s free light
Comes marr’d and sullied, narrow’d by dark heaps
Of mould’ring volumes, where the blind worm revels—
Of smoke-stain’d papers, pil’d ev’n to the roof—
Glasses and boxes—instruments of science—
And all the old hereditary lumber
Which crowds this cheerless chamber. This is then
Thy world, O Faustus! this is called a world!
And dost thou ask, why thus tumultuously
Thy heart is throbbing in thy bosom why
Some nameless feeling tortures ev’ry nerve,
And shakes thy soul within ? Thou hast abjur’d
The fair fond face of nature, ever beaming
With smiles on man, for squalid loathsomeness,
Dank vapours, and the mould’ring skeletons
Of men and brutes: away! away! »

le dernier cri « away ! away!  » traduit le besoin de « fuir » ce climat oppressant, insupportable à Faust (mais non à son « famulus », Wagner, qui est l’homme limité à son intelelct abstrait calculateur, l’homme technicien en somme, qui lui se trouve très bien dans ce cachot). Et cette « fuite » porte Faust à se tourner vers la magie….

Tel est le destin de l’homme moderne, tant qu’il n’a pas développé en lui même les « organes spirituels » qui lui permettront de bâtir le « pont » (autre imagination goethéenne, présente dans le conte du Serpent Vert) vers le monde spirituel, mais sans l’aide de la magie ancienne, en gardant les acquis des Lumières et l’autonomie de la conscience claire et éveillée.

Une description de ce même destin a été donnée par l’existentialisme sartrien ou heidegerrien (tout au moins dans la première période de Heidegger).

Heidegger ignore le Moi absolu de Fichte ou l’Esprit absolu de Hegel, tout comme la conscience morale de Kant : il représente l’homme seul avec lui même, « sans dieux », jeté dans un monde absurde et incompréhensible, le monde « objectif » de la science abstraite, celui aussi que dépeint Samuel Beckett dans « Comment c’est » (*) .

Pas de Dieu, ais à l’arrière plan des « objets » scientifiques , ou des « ustensiles » du quotidien, s’ouvre la sphère (terrifiante) de l’Angoisse et du Néant.

Un « Rien » (Nichts) dont se sont beaucoup moqués les positivistes logiques comme Rudolf Carnap, parce qu’ils ne comprenaient pas qu’il s’agit d’une réalité bien plus réelle que leurs objets idéaux et abstraits (qui ne sont que des entités logico-mathématiques).

Cette « réalité » du Néant heideggerrien, c’est celle de la Puissance adverse, un être bien réel, que va « rencontrer » Faust  : le Méphistophélès de Goethe, ou encore Ahriman de l’anthroposophie de Steiner

(*) Quelques extraits de « Comment c’est » de Beckett :

« si tout ça tout ça oui si tout ça n’est pas comment dire pas de réponse si tout ça n’est pas faux oui

tous ces calculs oui explications oui toute l’histoire d’un bout à l’autre complètement faux oui…

et cette histoire de procession pas de réponse cette histoire de procession oui jamais eu de procession non ni de voyage non…

non jamais eu personne non que moi pas de réponse que moi oui ça alors c’était vrai oui moi c’était vrai oui

et moi je m’appelle comment pas de réponse

MOI JE M’APPELLE COMMENT hurlements bon

que moi en tout cas oui seul oui dans la boue oui le noir oui ça tient oui la boue et le noir tiennent oui là rien à regretter

que moi oui seul oui avec ma voix oui mon murmure oui quand ça cesse de haleter oui tout ça tient oui de plus en plus fort oui

DE PLUS EN PLUS FORT oui aplati sur le ventre oui dans la boue oui le noir oui là rien à corriger non les bras en croix pas de réponse

LES BRAS EN CROIX pas de réponse OUI OU NON oui

seul dans la boue oui le noir oui sûr oui haletant oui quelqu’un m’entend non

personne ne m’entend non murmurant quelquefois oui quand ça cesse de haleter oui pas à d’autres moments non

dans la boue oui moi oui ma voix oui pas à un autre non

 à moi tout seul oui sûr oui quand ça cesse de haleter oui de loin en loin quelques mots oui quelques bribes oui

que personne n’entend oui mais de moins en moins pas de réponse

DE MOINS EN MOINS oui

alors ça peut changer pas de réponse finir pas de réponse

je pourrais suffoquer pas de réponse

m’engloutir pas de réponse

plus souiller la boue pas de réponse

le noir pas de réponse

plus troubler le silence pas de réponse

crever pas de réponse

CREVER hurlements

JE POURRAIS CREVER hurlements

JE VAIS CREVER hurlements bon »

la lecture de Beckett offre une « démonstration » imparable de la nécessité du passage de la philosophie rationnelle à la « philosophie positive » (Schelling) et à l’anthroposophie. D’ailleurs Steiner dit à plusieurs reprises que toute l’anthroposophie se trouve déjà, en germe, chez Fichte et Schelling….

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