Balzac et Wronski

L’épisode du procès du « Oui et du Non » entre Wronski et Arson, qui est évoqué ici :

http://canonphilosophique.multiply.com/journal/item/1

a sans aucun doute inspiré d’intenses réflexions à Balzac, comme en témoigne la fin de la « Recherche de l’Absolu » :

http://artfl.uchicago.edu/cgi-bin/philologic31/balzac_navigate.pl?balzac.72

«Vers la fin de l’année 1832 , Balthazar passa une nuit extrêmement critique pendant laquelle monsieur Pierquin le médecin fut appelé par la garde, effrayée d’un changement subit qui se fit chez le malade ; en effet, le médecin voulut le veiller en craignant à chaque instant qu’il n’expirât sous les efforts d’une crise intérieure dont les effets eurent le caractère d’une agonie.

Le vieillard se livrait à des mouvements d’une force incroyable pour secouer les liens de la paralysie, il désirait parler et remuait la langue sans pouvoir former de sons ; ses yeux flamboyants projetaient des pensées ; ses traits contractés exprimaient des douleurs inouïes ; ses doigts s’agitaient désespérément, il suait à grosses gouttes. Le matin, les enfants vinrent embrasser leur père avec cette affection que la crainte de sa mort prochaine leur faisait épancher tous les jours plus ardente et plus vive ; mais il ne leur témoigna point la satisfaction que lui causaient habituellement ces témoignages de tendresse. Emmanuel, averti par Pierquin, s’empressa de décacheter le journal pour voir si cette lecture ferait diversion aux crises intérieures qui travaillaient Balthazar. En dépliant la feuille, il vit ces mots, découverte de l’absolu, qui le frappèrent vivement, et il lut à Marguerite un article où il était parlé d’un procès relatif à la vente qu’un célèbre mathématicien polonais avait faite de l’Absolu. Quoique Emmanuel lût tout bas l’annonce du fait à Marguerite qui le pria de passer l’article, Balthazar avait entendu.

Tout à coup le moribond se dressa sur ses deux poings, jeta sur ses enfants effrayés un regard qui les atteignit tous comme un éclair, les cheveux qui lui garnissaient la nuque remuèrent, ses rides tressaillirent, son visage s’anima d’un esprit de feu, un souffle passa sur cette face et la rendit sublime, il leva une main crispée par la rage, et cria d’une voix éclatante le fameux mot d’Archimède : EUREKA ! (j’ai trouvé). Il retomba sur son lit en rendant le son lourd d’un corps inerte, il mourut en poussant un gémissement affreux, et ses yeux convulsés exprimèrent jusqu’au moment où le médecin les ferma le regret de n’avoir pu léguer à la Science le mot d’une énigme dont le voile s’était tardivement déchiré sous les doigts décharnés de la Mort. »

   le « procès » auquel il est fait allusion est évidemment celui intenté par Arson à Wronski; or, il semble bien que Balzac nous suggère ici (et fait d’ailleurs bien plus que suggérer) que Balthazar   trouve le « secret » qu’il avait cherché toute sa vie (l’Absolu, analogue de la pierre philosophale des alchimistes) rien qu’en prenant connaissance de cet épisode relatif à Wronski..

chez un autre, cela pourrait être gratuit et sans signification supérieure…mais pas chez ce grand initié qu’est Balzac !          

De par les termes même employés par Balzac, on comprend (tout au moins c’est la proposition d’explication que je tente ici de donner) que c’est le fait que l’absolu soit « vendu » par un « mathématicien » qui met Balthasar sur la voie de l’illumination instantanée.

Une illumination qui coïncide avec sa mort !

trois éléments donc : mathématiques (mathesis universalis), « vente » (argent, circulation, flux, par opposition à substance fixe) et mort…

Balzac voudrait il ici faire « signe » vers ceci ?

que l’Absolu  ne peut être « trouvé » que par l’approfondissement de l’activité intellectuelle des mathématiciens ; qu’il n’est pas de l’ordre d’une substance exérieure fixée, de l’Etre substantiel, mais de la relation (la « vente » ); et enfin qu’il ne peut être « trouvé »  que dans la « mort » complète à soi même….

 ce qui peut être rapproché de cette formule de Brunschvicg dans « Raison et religion », quand il décrit la philosophie comme accomplissement parfait et purement spirituel de l’Evangile  :

 «Les théologiens se sont attachés à distinguer entre la voie étroite : Qui n’est pas avec moi est contre moi, et la voie large : Qui n’est pas contre moi est avec moi. Mais pour accomplir l’Évangile, il faut aller jusqu’à la parole de charité, non plus qui pardonne, mais qui n’a rien à pardonner, rien même à oublier : Qui est contre moi est encore avec moi.

Et celui-là seul est digne de la prononcer, qui aura su apercevoir, dans l’expansion infinie de l’intelligence et l’absolu désintéressement de l’amour, l’unique vérité dont Dieu ait à nous instruire»

l’expansion infinie de l’intelligence est la mathesis universalis comme recherche des principes de la Science (des « vérités éternelles » de Descartes); l’absolu désintéressement de l’amour est atteint dans la mort complète à l’égoïsme vital de la personne individuée.

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