Balzac : l’envers de l’Histoire contemporaine

Le monde de Balzac et de la « Comédie humaine » est véritablement un monde, un univers même, avec des personnages bien plus réels que les pâles ombres que l’on appelle « vivants en chair et en os ». Mais c’est aussi le monde des idées platoniciennes dont j’ai parlé ailleurs…

Enfer et paradis font partie de ce monde : et tous les romans donnent accès à ces deux « régions » de l’être. L’envers de l’Histoire contemporaine n’échappe pas à cette règle implicite :

http://www.v1.paris.fr/musees/balzac/furne/notices/envers_de_l’histoire.htm

Balzac y met en scène l’initiation progressive d’un jeune homme parisien des années 1830, Godefroid, à la vie chrétienne dont l’essence est : charité, c’est à dire « absolu désintéressement de l’amour » comme dit si brillamment Brunschvicg.

Voyez comme il dépeint bien, au début du livre, le « mal du siècle », à savoir le morne désenchantement, l’incapacité à entreprendre quelque chose de grand , qui frappe ces générations nées après la révolution ; comme ces traits pourraient s’appliquer à nos contemporains !

Et Godefroid est d’autant plus malheureux qu’il est assez noble et intelligent pour entrevoir ces facultés supérieures qui seules forment le but d’une vie humaine : mais il lui manque la volonté, et les relations, pour réaliser cet oeuvre !

Aussi cède t’il, comme Lucien de Rubempré, à la facilité et se lance t’il dans le milieu du journalisem, apte pense t’il à favoriser une prompte ascension sociale….

las !

«Dans cette sphère, Godefroid fut primé par le grossier machiavélisme des uns ou par la prodigalité des autres, par la fortune des capitalistes ambitieux ou par l’esprit des rédacteurs ; puis il fut entraîné vers les dissipations auxquelles donnent lieu la vie littéraire ou politique, les allures de la critique dans les coulisses, et vers les distractions nécessaires aux intelligences fortement occupées. Il vit alors mauvaise compagnie, mais on lui apprit qu’il avait une figure insignifiante, qu’une de ses épaules était sensiblement plus forte que l’autre, sans que cette inégalité fût rachetée ni par la méchanceté, ni par la bonté de son esprit. Le mauvais ton est le salaire que les artistes prélèvent en disant la vérité.

Petit, mal fait, sans esprit et sans direction soutenue, tout semblait dit pour un jeune homme par un temps où, pour réussir dans toutes les carrières, la réunion des plus hautes qualités de l’esprit ne signifie rien sans le bonheur, ou sans la ténacité qui commande au bonheur.

La révolution de 1830 pansa les blessures de Godefroid, il eut le courage de l’espérance, qui vaut celui du désespoir ; il se fit nommer, comme tant de journalistes obscurs, à un poste administratif où ses idées libérales, aux prises avec les exigences d’un nouveau pouvoir, le rendirent un instrument rebelle. Frotté de libéralisme, il ne sut pas, comme plusieurs hommes supérieurs, prendre son parti. Obéir aux ministres, pour lui ce fut changer d’opinion. Le gouvernement lui parut d’ailleurs manquer aux lois de son origine. Godefroid se déclara pour le Mouvement quand il était question de Résistance, et il revint à Paris presque pauvre, mais fidèle aux doctrines de l’Opposition.

Effrayé par les excès de la Presse, plus effrayé encore par les attentats du parti républicain, il chercha dans la retraite la seule vie qui convînt à un être dont les facultés étaient incomplètes, sans force à opposer au rude mouvement de la vie politique dont les souffrances et la lutte ne jetaient aucun éclat, fatigué de ses avortements, sans amis parce que l’amitié veut des qualités ou des défauts saillants, mais qui possédait une sensibilité plus rêveuse que profonde. N’était-ce pas le seul parti que dût prendre un jeune homme que le plaisir avait déjà plusieurs fois trompé, et déjà vieilli au contact d’une société aussi remuante que remuée ?

Sa mère, qui se mourait dans le paisible village d’Auteuil, rappela son fils près d’elle autant pour l’avoir à ses côtés que pour le mettre dans un chemin où il trouvât le bonheur égal et simple qui doit satisfaire de pareilles âmes. Elle avait fini par juger Godefroid, en trouvant à vingt-huit ans sa fortune réduite à quatre mille francs de rente, ses désirs affaissés, ses prétendues capacités éteintes, son activité nulle, son ambition humiliée, et sa haine contre tout ce qui s’élevait légitimement, accrue de tous ses mécomptes. Elle essaya de marier Godefroid à une jeune personne, fille unique de négociants retirés, et qui pouvait servir de tuteur à l’âme malade de son fils ; mais le père avait cet esprit de calcul qui n’abandonne point un vieux commerçant dans les stipulations matrimoniales, et, après une année de soins et de voisinage, Godefroid ne fut pas agréé. D’abord, aux yeux de ces bourgeois renforcés, ce prétendu devait garder, de son ancienne carrière, une profonde immoralité ; puis, pendant cette année, il avait encore pris sur ses capitaux, autant pour éblouir les parents que pour tâcher de plaire à leur fille. Cette vanité, d’ailleurs assez pardonnable, détermina le refus de la famille, à qui la dissipation était en horreur, dès qu’elle eut appris que Godefroid avait, en six ans, perdu cent cinquante mille francs de capitaux.

Ce coup atteignit d’autant plus profondément ce coeur déjà si meurtri, que la jeune personne était sans beauté. Mais, instruit par sa mère, Godefroid avait reconnu chez sa prétendue la valeur d’une âme sérieuse et les immenses avantages d’un esprit solide ; il s’était accoutumé au visage, il en avait étudié la physionomie, il aimait la voix, les manières, le regard de cette jeune personne. Après avoir mis dans cet attachement le dernier enjeu de sa vie, il éprouva le plus amer des désespoirs. Sa mère mourut, et il se trouva, lui, dont les besoins avaient suivi le mouvement du luxe, avec cinq mille francs de rente pour toute fortune, et avec la certitude de ne jamais pouvoir réparer une perte quelconque, en se reconnaissant incapable de l’activité que veut ce mot terrible : faire fortune !

La faiblesse impatiente et chagrine ne consent pas tout à coup à s’effacer. Aussi, pendant son deuil, Godefroid chercha-t-il des hasards dans Paris : il dînait à des tables d’hôte, il se liait inconsidérément avec les étrangers, il recherchait le monde et ne rencontrait que des occasions de dépense. En se promenant sur les boulevards, il souffrait tant en lui-même, que la vue d’une mère accompagnée d’une fille à marier lui causait une sensation aussi douloureuse que celle qu’il éprouvait à l’aspect d’un jeune homme allant au Bois à cheval, d’un parvenu dans son élégant équipage, ou d’un employé décoré. Le sentiment de son impuissance lui disait qu’il ne pouvait prétendre ni à la plus honorable des positions secondaires, ni à la plus facile destinée ; et il avait assez de coeur pour en être constamment blessé, assez d’esprit pour faire en lui-même des élégies pleines de fiel.

Inhabile à lutter contre les choses, ayant le sentiment des facultés supérieures, mais sans le vouloir qui les met en action, se sentant incomplet, sans force pour entreprendre une grande chose, comme sans résistance contre les goûts qu’il tenait de sa vie antérieure, de son éducation ou de son insouciance, il était dévoré par trois maladies, dont une seule suffit à dégoûter de l’existence un jeune homme déshabitué de la foi religieuse. Aussi Godefroid offrait-il ce visage qui se rencontre chez tant d’hommes, qu’il est devenu le type parisien : on y aperçoit des ambitions trompées ou mortes, une misère intérieure, une haine endormie dans l’indolence d’une vie assez occupée par le spectacle extérieur et journalier de Paris, une inappétence qui cherche des irritations, la plainte sans le talent, la grimace de la force, le venin de mécomptes antérieurs qui excite à sourire de toute moquerie, à conspuer tout ce qui grandit, à méconnaître les pouvoirs les plus nécessaire, se réjouir de leurs embarras, et ne tenir à aucune forme sociale. Ce mal parisien est, à la conspiration active et permanente des gens d’énergie, ce que l’aubier est à la sève de l’arbre ; il la conserve, la soutient et la dissimule. »

Le monde des idées, chez Balzac, double de façon curieuse le monde de l’argent, comme le montre ce passage admirable décrivant la banque Mongenod, seule honnête dans Paris et travaillant de concert avec les cinq initiés chrétiens sous la direction de Mme de La Chanterie qui éduqueront Godefroid et l’aideront à devenir l’un d’entre eux. Car l’initiation véritable est tout, sauf un amas de pouvoirs occultes et autres balivernes… elle est, tout simplement, l’expansion infinie de l’intelligence associée à l’absolu désintéressement de l’amour !

 «La maison Mongenod est établie dans un magnifique hôtel, entre cour et jardin, rue de la Victoire, où demeurent madame Mongenod la mère et ses deux fils, tous trois associés. Madame la vicomtesse de Fontaine avait été remboursée lors de la mort de Mongenod père, en 1827. Frédéric Mongenod, beau jeune homme de trente-cinq ans environ, d’un abord froid, silencieux, réservé comme un Génevois, propret comme un Anglais, avait acquis auprès de son père toutes les qualités nécessaires à sa difficile profession. Plus instruit que ne l’est généralement un banquier, son éducation avait comporté l’universalité de connaissances qui constitue l’enseignement polytechnique ; mais, comme beaucoup de banquiers, il avait une prédilection, un goût en dehors de son commerce, il aimait la mécanique et la chimie. Mongenod le jeune, de dix ans moins âgé que Frédéric, se trouvait dans le cabinet de son aîné dans la position d’un premier clerc avec son notaire ou son avoué ; Frédéric le formait, comme il avait été lui-même formé par son père à toutes les sciences du vrai banquier, lequel est à l’argent ce que l’écrivain est aux idées : l’un et l’autre, ils doivent tout savoir.»

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