Bourdivines balivernes

Samedi 15 janvier 2010 l’émission « Répliques » de Finkielkraut sur France culture portait sur  » L’éducation sentimentale » de Flaubert.

L’occasion pour moi de me replonger dans ce récit que j’avais lu il y a très longtemps… je suis de l’avis de Finkielkraut : l’avant dernier chapitre, racontant la dernière entrevue entre Frédéric et Mme Arnoux, est un des plus beaux de la littérature française moderne…je ne sais pas s’il s’agit d’un roman de l’échec, et si Frédéric Moreau est un vélléitaire, voire un minable, comme parait il d’aucuns le clament…

mais ce que je sais c’est que cette « prose de l’amour », qui nous envahit à la fin du livre, est salutaire.

aussi ne m’étonnerai-je pas que Sartre traite Flaubert de nihiliste : il n’a rien compris, comme d’habitude !

Mais ce que je veux ici pointer, c’est la fin du livre, qu’a rappelée Finkielkraut et qu’il a proposée comme une « énigme », justement à la fin de son émission.

On trouvera le texte du livre, ainsi que des autres oeuvres de Flaubert, sur la bibliothèque universelle :

http://abu.cnam.fr/

http://abu.cnam.fr/BIB/auteurs/

——————->  http://abu.cnam.fr/cgi-bin/donner_html?educati1

Voici le début de l’avant dernier chapitre, qui en donne bien le « ton » :

«Il voyagea.

 

 Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues.

Il revint.

Il fréquenta le monde, et il eut d’autres amours, encore. Mais le souvenir continuel du premier les lui rendait insipides ; et puis la véhémence du désir, la fleur même de la sensation était perdue. Ses ambitions d’esprit avaient également diminué. Des années passèrent ; et il supportait le désoeuvrement de son intelligence et l’inertie de son coeur.

Vers la fin de mars 1867, à la nuit tombante, comme il était seul dans son cabinet, une femme entra.

—  » Madame Arnoux !  »

—  » Frédéric !  » »

 et voici le texte de la fin du livre, qui évoque un souvenir de Frédéric et Deslauriers, remontant à l’année 1837 (soit trois ans avant la rencontre de Frédéric et de Mme Arnoux, il a donc 15 ans lors de cette équipée)..

ils entrent dans une « maison de tolérance », tenue par « La turque », mais intimidé Frédéric s’enfuit :

« Et, exhumant leur jeunesse, à chaque phrase, ils se disaient :

«–  » Te rappelles-tu ? « 
Ils revoyaient la cour du collège, la chapelle, le parloir, la salle d’armes au bas de l’escalier, des figures de pions et d’élèves, un nommé Angelmarre, de Versailles, qui se taillait des sous-pieds dans de vieilles bottes, M. Mirbal et ses favoris rouges, les deux professeurs de dessin linéaire et de grand dessin, Varaud et Suriret, toujours en dispute, et le Polonais, le compatriote de Copernic, avec son système planétaire en carton, astronome ambulant dont on avait payé la séance par un repas au réfectoire, — puis une terrible ribote en promenade, leurs premières pipes fumées, les distributions des prix, la joie des vacances.C’était pendant celles de 1837 qu’ils avaient été chez la Turque.On appelait ainsi une femme qui se nommait de son vrai nom Zoraïde Turc ; et beaucoup de personnes la croyaient une musulmane, une Turque, ce qui ajoutait à la poésie de son établissement, situé au bord de l’eau, derrière le rempart ; même en plein été, il y avait de l’ombre autour de sa maison, reconnaissable à un bocal de poissons rouges, près d’un pot de réséda, sur une fenêtre. Des demoiselles, en camisole blanche, avec du fard aux pommettes et de longues boucles d’oreilles, frappaient aux carreaux quand on passait, et, le soir, sur le pas de la porte, chantonnaient doucement d’une voix rauque.

Ce lieu de perdition projetait dans tout l’arrondissement un éclat fantastique. On le désignait par des périphrases :  » L’endroit que vous savez, — une certaine rue, — au bas des Ponts.  » Les fermières des alentours en tremblaient pour leurs maris, les bourgeoises le redoutaient pour leurs bonnes, parce que la cuisinière de M. le sous-préfet y avait été surprise ; et c’était, bien entendu, l’obsession secrète de tous les adolescents.

Or, un dimanche, pendant qu’on était aux Vêpres, Frédéric et Deslauriers, s’étant fait préalablement friser, cueillirent des fleurs dans le jardin de Mme Moreau, puis sortirent par la porte des champs, et, après un grand détour dans les vignes, revinrent par la Pêcherie et se glissèrent chez la Turque, en tenant toujours leurs gros bouquets.

Frédéric présenta le sien, comme un amoureux à sa fiancée. Mais la chaleur qu’il faisait, l’appréhension de l’inconnu, une espèce de remords, et jusqu’au plaisir de voir, d’un seul coup d’oeil, tant de femmes à sa disposition, l’émurent tellement, qu’il devint très pâle et restait sans avancer, sans rien dire. Toutes riaient, joyeuses de son embarras ; croyant qu’on s’en moquait, il s’enfuit ; et, comme Frédéric avait l’argent, Deslauriers fut bien obligé de le suivre.

On les vit sortir. Cela fit une histoire, qui n’était pas oubliée trois ans après.

Ils se la contèrent prolixement, chacun complétant les souvenirs de l’autre ; et, quand ils eurent fini :

—  » C’est là ce que nous avons eu de meilleur !  » dit Frédéric.

—  » Oui, peut-être bien ? C’est là ce que nous avons eu de meilleur !  » , dit Deslauriers. »

 
 

 

 »  FIN du livre.

Ce très beau passage a été interprété de multiples façons, dont finkielkraut et ses deux invités ont rappelé les principales… mais c’est l’interprétation de Bourdieu qui me semble ici la plus marquante, parce qu’elle révèle l’incroyable bassesse de cette pensée (la « bourdivine ») que nous qualifierons de « sociologique » …et l’on sait que Brunschvicg répétait sans cesse qu’entre philosophie et sociologie, il faut choisir !

Bourdieu ne voit comme signifiant dans ce texte, qui évoque les désirs, et les peurs adolescentes que ce fait  : Frédéric avait l’argent, il a fui, donc l’argent n’a pas été dépensé, et Deslauriers a dû suivre, parce que ce n’est pas lui qui avait l’argent…

En somme : la bourgeoisie refoule le passage à l’acte pour garder son capital, et le prolétariat est forcé de suivre…

ceci rappelle un peu l’interprétation, elle aussi incroyablement étriquée, du mythe d’Ulysse entre Charybde et Scylla, par Adorno et horkheimer (dans la « dialectique de l’Aufklärung ») :

ulysse personnifie la bourgeoisie, le petit patron; il se fait attacher au mât du navire, mais pas boucher les oreilles, et il entend donc le chant des sirènes, voudrait y céder et les rejoindre, à cause de l’incroyable beauté de ce chant, mais comme il est attaché il ne peut pas;

quant à ses compagnons, ils personnifient la classe ouvrière, le prolétariat : ils gardent les bras libres, pour ramer, mais ont les oreilles bouchées, et ne peuvent donc entre les Sirènes, et donc ne pevuent pas céder à une tentation qui n’existe pas pour eux.

Selon Adorno et Horkheimer, cela veut dire que les patrons cèdent dans une certaine mesure aux pulsions destructrices du sexe , et de l’ivresse, mais juste tant que cela ne met pas en danger leur statut social en coulant leur entreprise. Par contre les prolétaires, eux, doivent refouler entièrement leur désir, symbolisé par le désir sexuel, leur vie étant entièrement occupée par la production -consommation.

Bien entendu ces interprétations, celles de Bourdieu et celle dd’Adorno, sont très réductrices (au sens de « réducteurs de têtes »).

L’invitée de Finkielkraut, Claude Habib, voyait dans cette scène l’échec, voire l’impossiblité  du désir , à se réaliser…

Oui, mais cela doit être expliqué : ce qui échoue, c’est le désir imaginaire, la réduction du véritable « désir » (au sens que lui donne Saint Martin dans « L’homme de désir »), et du véritable amour, qui est amour de Dieu, en érotisme à basse intensité (sexuelle).

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