L’or, la lumière et la Parole

Dans les fentes des rochers, où il rampait souvent çà et là, il avait fait quelque part une singulière découverte car, bien qu’il fût obligé de ramper sans lumière a travers ces abîmes, il pouvait fort bien distinguer les objets au moyen du tact. Il était accoutumé à ne trouver partout que des produits irréguliers de la nature ; tantôt il se glissait à travers les pointes des grands cristaux, tantôt il sentait les angles et les filets de l’argent natif, et apportait au jour telle ou telle pierrerie ; mais, à sa grande surprise, il avait aperçu, dans un rocher fermé de toutes parts, des objets qui trahissaient la main industrieuse de l’homme, des parois polies auxquelles il ne pouvait grimper, des arêtes aiguës et régulières, des colonnes élégantes, et, ce qui lui paraissait le plus étrange, des figures humaines, autour desquelles il s’était enroulé plus d’une fois, et qu’il croyait être du bronze on du marbre extrêmement poli. Toutes ces découvertes, il désirait les observer enfin avec le sens de la vue, et constater ce qu’il ne faisait encore que soupçonner. Il se crut en état d’éclairer par sa propre lumière cette merveilleuse voûte souterraine, et se flattait de parvenir à connaître parfaitement ces objets singuliers. Il courut et découvrit bientôt, en suivant la route ordinaire, la fente par laquelle il avait coutume de se glisser dans le sanctuaire.

Quand il se trouva dans ce lieu, il regarda autour de lui avec curiosité, et, bien que sa lumière ne pût éclairer tous les objets de la rotonde, les plus proches devinrent assez distincts pour lui. Il leva les yeux avec étonnement et respect vers une niche brillante, dans laquelle était érigée la statue d’or pur d’un roi vénérable. Par la dimension, la statue surpassait la taille humaine, mais la forme annonçait un homme petit plutôt que grand. Son corps bien fait était enveloppé d’un simple manteau, et une couronne de chêne ceignait sa chevelure.

À peine le serpent avait-il considéré cette vénérable image, que le roi se mit à parler et dit :

« D’où viens-tu ?
Des cavernes où l’or demeure, répondit le serpent.
Qu’y a-t-il de plus beau que l’or ? dit le roi.
La lumière.
Qu’y a-t-il de plus agréable que la lumière ?
 La Parole. »

A quoi fait pendant la passion de l’OR (physique) chez Balzac (dand Eugénie Grandet):

« Ote tout cela, dit Grandet à Nanon quand, vers onze heures le déjeuner fut achevé ; mais laisse-nous la table. Nous serons plus à l’aise pour voir ton petit trésor, dit-il en regardant Eugénie. Petit, ma foi, non. Tu possèdes, valeur intrinsèque, cinq mille neuf cent cinquante-neuf francs, et quarante de ce matin, cela fait six mille francs moins un. Eh ! bien, je te donnerai, moi, ce franc pour compléter la somme, parce que, vois-tu, fifille… Hé ! bien, pourquoi nous écoutes-tu ? Montre-moi tes talons, Nanon, et va faire ton ouvrage, dit le bonhomme. Nanon disparut. — Ecoute, Eugénie, il faut que tu me donnes ton or. Tu ne le refuseras pas à ton pépère, ma petite fifille, hein ?

Les deux femmes étaient muettes.

 — Je n’ai plus d’or, moi. J’en avais, je n’en ai plus. Je te rendrai six mille francs en livres, et tu vas les placer comme je vais te le dire. Il ne faut plus penser au douzain. Quand je te marierai, ce qui sera bientôt, je te trouverai un futur qui pourra t’offrir le plus beau douzain dont on aura jamais parlé dans la province. Ecoute donc, fifille. Il se présente une belle occasion : tu peux mettre tes six mille francs dans le gouvernement, et tu en auras tous les six mois près de deux cents francs d’intérêts, sans impôts, ni réparations, ni grêle, ni gelée, ni marée, ni rien de ce qui tracasse les revenus.

Tu répugnes peut-être à te séparer de ton or, hein, fifille ? Apporte-le-moi tout de même.

 Je te ramasserai des pièces d’or, des hollandaises, des portugaises, des roupies du Mogol, des génovines ; et, avec celles que je te donnerai à tes fêtes, en trois ans tu auras rétabli la moitié de son joli petit trésor en or.

Que dis-tu, fifille ? Lève donc le nez. Allons, va le chercher, le mignon. Tu devrais me baiser sur les yeux pour te dire ainsi des secrets et des mystères de vie et de mort pour les écus.

Vraiment les écus vivent et grouillent comme des hommes : ça va, ça vient, ça sue, ça produit.

Eugénie se leva ; mais, après avoir fait quelques pas vers la porte, elle se retourna brusquement, regarda son père en face et lui dit : — Je n’ai plus mon or.

— Tu n’as plus ton or ! s’écria Grandet en se dressant sur ses jarrets comme un cheval qui entend tirer le canon à dix pas de lui. »

«Puis, vers la fin de cette année, le bonhomme fut enfin, à l’âge de quatre-vingt-deux ans, pris par une paralysie qui fit de rapides progrès. Grandet fut condamné par monsieur Bergerin. En pensant qu’elle allait bientôt se trouver seule dans le monde, Eugénie se tint, pour ainsi dire, plus près de son père, et serra plus fortement ce dernier anneau d’affection. Dans sa pensée, comme dans celle de toutes les femmes aimantes, l’amour était le monde entier, et Charles n’était pas là. Elle fut sublime de soins et d’attentions pour son vieux père, dont les facultés commençaient à baisser, mais dont l’avarice se soutenait instinctivement. Aussi la mort de cet homme ne contrasta-t-elle point avec sa vie. Dès le matin il se faisait rouler entre la cheminée de sa chambre et la porte de son cabinet, sans doute plein d’or. Il restait là sans mouvement, mais il regardait tour à tour avec anxiété ceux qui venaient le voir et la porte doublée de fer. Il se faisait rendre compte des moindres bruits qu’il entendait ; et, au grand étonnement du notaire, il entendait le bâillement de son chien dans la cour. Il se réveillait de sa stupeur apparente au jour et à l’heure où il fallait recevoir des fermages, faire des comptes avec les closiers, ou donner des quittances. Il agitait alors son fauteuil à roulettes jusqu’à ce qu’il se trouvât en face de la porte de son cabinet. Il le faisait ouvrir par sa fille, et veillait à ce qu’elle plaçât en secret elle-même les sacs d’argent les uns sur les autres, à ce qu’elle fermât la porte. Puis il revenait à sa place silencieusement aussitôt qu’elle lui avait rendu la précieuse clef, toujours placée dans la poche de son gilet, et qu’il tâtait de temps en temps. D’ailleurs son vieil ami le notaire, sentant que la riche héritière épouserait nécessairement son neveu le président si Charles Grandet ne revenait pas, redoubla de soins et d’attentions : il venait tous les jours se mettre aux ordres de Grandet, allait à son commandement à Froidfond, aux terres, aux prés, aux vignes, vendait les récoltes, et transmutait tout en or et en argent qui venait se réunir secrètement aux sacs empilés dans le cabinet. Enfin arrivèrent les jours d’agonie, pendant lesquels la forte charpente du bonhomme fut aux prises avec la destruction. Il voulut rester assis au coin de son feu, devant la porte de son cabinet. Il attirait à lui et roulait toutes les couvertures que l’on mettait sur lui, et disait à Nanon : — Serre, serre ça, pour qu’on ne me vole pas. Quand il pouvait ouvrir les yeux, où toute sa vie s’était réfugiée, il les tournait aussitôt vers la porte du cabinet où gisaient ses trésors en disant à sa fille : — Y sont-ils ? y sont-ils ? d’un son de voix qui dénotait une sorte de peur panique.

— Oui, mon père.

 — Veille à l’or, mets de l’or devant moi.

Eugénie lui étendait des louis sur une table, et il demeurait des heures entières les yeux attachés sur les louis, comme un enfant qui, au moment où il commence à voir, contemple stupidement le même objet ; et, comme à un enfant, il lui échappait un sourire pénible.

Ça me réchauffe ! disait-il quelquefois en laissant paraître sur sa figure une expression de béatitude. »

C’est sa façon de mourir qui révèle le sens diabolique et satanique de sa passion : l’or, le plus noble métal, symbole d’incorruptibilité à caractère solaire, est en fait un « représentant » du Christ. Mais l’idolâtrie commence quand on veut assimiler le représenté (Dieu, le christ-Logos) à ce qui le représente, à quelque chose qui pourrait se « saisir » et être possédé…

Grandet voudrait bel et bien « posséder » Dieu et l’enfermer dans un coffre…mais c’est lui qui est un « possédé » !

«Lorsque le curé de la paroisse vint l’administrer, ses yeux, morts en apparence depuis quelques heures, se ranimèrent à la vue de la croix, des chandeliers, du bénitier d’argent qu’il regarda fixement, et sa loupe remua pour la dernière fois. Lorsque le prêtre lui approcha des lèvres le crucifix en vermeil pour lui faire baiser le Christ, il fit un épouvantable geste pour le saisir.

Ce dernier effort lui coûta la vie.

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