Le Rire de la servante de Thrace


L’anecdote immémoriale de Thalès de Milet et de la servante de Thrace est  racontée, notamment, par Platon (Théétète 174a):

«Socrate :
L’exemple de Thalès te le fera comprendre, Théodore. Il observait les astres et, comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits.
 Une servante de Thrace, toute mignonne et pleine de bonne humeur, éclata de rire, à ce que l’on raconte, en disant qu’il s’évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu’il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds.

La même plaisanterie s’applique à tous ceux qui passent leur vie à philosopher. Il est certain, en effet, qu’un tel homme ne connaît ni proche, ni voisin ; il ne sait pas ce qu’ils font, sait à peine si ce sont des hommes ou des créatures d’une autre espèce ; mais qu’est-ce que peut être l’homme et qu’est-ce qu’une telle nature doit faire ou supporter qui la distingue des autres êtres, voilà ce qu’il cherche et prend peine à découvrir. Tu comprends, je pense, Théodore ; ne comprends-tu pas ?»

Voici ce qu’en dit Brunschvicg dans « Le progrès de la conscience dans la philosophie occidentale » :

«la sagesse du philosophe qui s’est retiré du monde pour vivre dans l’imitation de Dieu a, comme contre-partie inévitable, la maladresse et la gaucherie qui le mettent hors d’état de s’appliquer aux affaires de la vie pratique, qui font de lui, comme jadis de Thalès, la risée d’une servante thrace. Est il légitime de se résigner à cette séparation de la vertu philosophique et de la réalité sociale, qui s’est traduite, dans l’histoire d’Athènes, par des évènements tels que la condamnation de Socrate ? n’est ce point manquer à l’intérêt de l’humanité que de l’abandonner aux opinions absurdes et aux passions désordonnées de la multitude ? et la misanthropie n’est elle point, en définitive, un péché contre l’esprit au même titre que la misologie ? (Phédon, 89b)  »

Thalès est l’un des personnages, plus ou moins mythiques, qui personnifient la fondation grecque de l’Occident.
Sa « théorie philosophique » qui fait de l’eau le principe de l’univers mérite mieux que des railleries : elle est de nature héraclitéenne, et signifie que ce qui est de l’ordre du flux, du changement, est « plus fondamental » que ce qui est de l’ordre du fixe, du substantiel.
Au fond, Thalès est peut être l’ancêtre de la physique quantique….

Ce qui est en jeu dans cette historiette, tout à fait charmante, de Thalès et de la petite servante, qui prendra plus d’une forme au cours de l’Histoire (le philosophe Hans Blumenberg en a fait une recension dans son livre « Le rire de la servante de thrace »), ce n’est rien moins que l’entrée en scène du Dieu des philosophes et des savants, c’est à dire de l’universalité des théories rationnelles de l’Univers, face aux « dieux » ethniques orientaux qui sont ceux de la servante.

Telle est d’ailleurs l’explication suggérée par Blumenberg :

«peut être la servante de Thrace avait-elle confondu la théorie des étoiles avec le culte de celles-ci, et avait à ce niveau tenu ses propres dieux pour les plus forts…..

…..ce que l’astronome devait voir pour assurer la pérennité de sa science nous pouvons le découvrir ; ce qu’il a vraiment vu pour être captivé par sa theoria, nous ne le savons pas..pour la servante de Thrace qui voit le Milésien marcher dans la nuit dans une posture particulièrement inadaptée, l’hypothèse la plus vraisemblable est qu’il était à ce moment en train d’honorer ses dieux. Alors il est légitime qu’il trébuche car ses dieux n’étaient pas les bons…pour elle il n’y avait pas de dieux de son pays dans la direction où Thalès dirige son regard, vers le ciel étoilé. Ils étaient là où le Grec devait ensuite tomber.C’est pourquoi il lui fut permis de ressentir une joie maligne »

mais ce rire ne traduit que l’éternelle incompréhension  de l’opinion et du « sens commun », avec sa conception terre à terre et limitée aux besoins vitaux, de l’existence,  vis à vis de la science et de la philosophie, qui se soucient de l’Un qui est le Tout.

Heidegger, quant à lui, n’ignore pas l’anecdote de la servante, et voici ce qu’il déclare :

«C’est pourquoi nous devons définir la question : « qu’est ce qu’une chose ? » comme étant de celles qui provoquent le rire des servantes »

La philosophie s’oppose selon lui à la science, dont il ne considère que l’aspect utilitaire-technique, parlant d’arraisonnement techno-scientifico-commercial, comme le « sans utilité pratique » qui suscite le rire de ceux qui sont obnubilés par les chiffres du « rendement » ; la chute du philosophe (dans le puits, le placard, ou en tout cas loin des medias) est donc un signe du fait qu’il cherche du bon côté….

Mais la science se limite t’elle à la technoscience et au profitable-concurrentiel dans une « guerre économique » entre pays qui serait l’ultime destin de l’humanité, sur fonds de démocratie  et de droits de l’homme uniquement formels ? nous ne le croyons pas, d’accord sur ce point avec Badiou, et nous pouvons répondre à la question de ce dernier :

« De-quoi-Sarkozy-est-il-le-nom ? »

ceci :

Il est le nom de la servante de Thrace !

de Thrace ou d’ailleurs…dans un monde sans frontières qui est un village… »le Village » !

Quant à la servante, elle n’a plus du tout tendance à rire , et a perdu tous ses attraits : c’est en burqa qu’elle se promène maintenant dans les villes de France, et gageons que si un Thalès moderne tombait dans le puits, ou plutôt le caniveau, elle ne lui prêterait sans doute pas une main secourable pour se relever, préférant maudire ces mécréants qui tentent d’usurper la « science de Dieu » (‘ilm u’llâh).

C’est que les « dieux » souterrains de la servante d’ il y a 26 siècles ont finalement réussi à gagner le ciel, où ils sont devenus « un seul dieu » qui se présente comme « le Seul véritable pour toute l’humanité ».

et de ce « dieu », on doit accorder à Salman Rushdie que :

« non seulement il n’est pas mort, mais en plus il est très en colère ! »

tellement en rage qu’il s’amuse à précipiter des avions contre des tours….

voir aussi cet autre blog, que j’ai « consacré » à la servante :

http://sedenion.blogg.org

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3 commentaires pour Le Rire de la servante de Thrace

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